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Pratiques, discours et imaginaires de la commande dans la littérature des XXe et XXIe siècles

Pratiques, discours et imaginaires de la commande dans la littérature des XXe et XXIe siècles.

Journée d’étude orga­ni­sée par Adrien Chassain et Hélène Martinelli ENS de Lyon, 7 juin 2019

En se consa­crant aux usages et aux enjeux de la com­mande dans l’espace lit­té­raire des XXe et XXIe siè­cles, cette jour­née d’étude vou­drait com­men­cer d’explo­rer un sujet encore lar­ge­ment en friche. Certes, les pra­ti­ques de com­mande sont connues des spé­cia­lis­tes de la lit­té­ra­ture d’Ancien Régime, où l’on sait l’impor­tance que jouent mécé­nat et clien­té­lisme dans la pro­duc­tion let­trée1. De même, elles sont bien docu­men­tées dans le domaine de l’art, où elles connais­sent aujourd’hui une acuité par­ti­cu­lière, alors que se diag­nos­ti­quent un « tour­nant mécé­nal2 » et une « domes­ti­ca­tion de l’art3 » qui ren­dent les artis­tes de plus en plus tri­bu­tai­res de gran­des ins­ti­tu­tions com­man­di­tai­res. Or, pour ce qui est de la lit­té­ra­ture moderne et contem­po­raine, le recours à la com­mande est sans doute moins saillant que dans d’autres arts, mais il demeure massif. De fait, bien qu’elle ne soit plus mise en évidence et en valeur comme elle pou­vait l’être dans les dédi­ca­ces mécé­ni­ques des siè­cles anciens, la com­mande est une pra­ti­que répan­due et même courue : d’après l’enquête de Bernard Lahire, « ce sont tout de même deux tiers des écrivains qui ont déjà eu l’occa­sion d’écrire un texte de com­mande (66,1 %) et parmi ceux qui n’ont jamais été sol­li­ci­tés, 62,5 % aime­raient l’être4 ». Ainsi ins­crite dans l’ordi­naire de la vie lit­té­raire, la com­mande reçoit des fonc­tions et des valeurs mul­ti­ples qui dépen­dent des lieux qu’elle inves­tit et des acteurs qu’elle concerne : res­sort de la « lit­té­ra­ture indus­trielle » décriée par Sainte-Beuve, asso­ciée au pôle le plus pro­fes­sion­na­lisé de l’acti­vité d’écrivain, la com­mande a également cours dans le champ de pro­duc­tion res­treinte, émanant de revues de créa­tion et d’ins­ti­tu­tions diver­ses – source, dès lors, de reconnais­sance sym­bo­li­que plutôt que manne finan­cière5. Au-delà de cette pola­ri­sa­tion qu’il faudra cer­tai­ne­ment nuan­cer ou com­pli­quer, le recours à la com­mande paraît gagner en impor­tance à mesure que se déve­loppe ces der­niè­res décen­nies le domaine des lit­té­ra­tu­res « hors du livre6 », dans une étroite proxi­mité avec les pra­ti­ques de l’art contem­po­rain : textes dis­sé­mi­nés dans les revues ou les livres d’art, expo­si­tions, per­for­man­ces, ins­tal­la­tions, ate­liers, écritures numé­ri­ques, autant de ter­ri­toi­res de la publi­ca­tion où la com­mande est lit­té­ra­le­ment mon­naie cou­rante. Comment com­pren­dre, dès lors, que la com­mande soit fré­quem­ment mino­rée, obli­té­rée ou maquillée par les com­man­di­tai­res, par les écrivains, autant que par les cri­ti­ques ? Peut-être parce qu’une telle pra­ti­que contre­vient à une repré­sen­ta­tion com­mune du régime de sin­gu­la­rité7, qui fait du projet créa­teur et de la libre ini­tia­tive les cri­tè­res majeurs de l’auc­to­ria­lité moderne ? parce que les pra­ti­ques éditoriales actuel­les sont moins ritua­li­sées que sous l’Ancien Régime, et que les livres, aujourd’hui, disent moins faci­le­ment ou moins direc­te­ment com­ment ils sont faits ? Dans le souci d’appré­hen­der la com­mande dans la diver­sité de ses figu­res, nous vou­drions enga­ger une réflexion col­lec­tive sur les formes d’expo­si­tion ou d’occulta­tion dont ces pra­ti­ques font l’objet, sur l’« ima­gi­naire de la publi­ca­tion8 » dont elles pro­cè­dent, sur la façon dont elles entrent en jeu dans la pré­sen­ta­tion de soi des auteurs, dans les condi­tions de genèse, d’adresse et de trans­mis­sion des œuvres. Quelles sont les occa­sions du livre ? Comment se par­tage, s’énonce et s’assume l’ini­tia­tive au départ des œuvres ? Telles sont les ques­tions géné­ra­les qu’engage une réflexion sur la com­mande. On peut les décli­ner selon quel­ques axes :

(1) Lieux, condi­tions, formes et objets de la com­mande. Qu’est-ce qui défi­nit une com­mande (du point de vue des auteurs, des éditeurs, des cri­ti­ques et cher­cheurs, etc.) ? Qui passe com­mande (mai­sons d’édition, revues, fes­ti­vals, orga­nis­mes publics, mécè­nes privés...) ? Comment ? À quel prix ? Quels sont les cri­tè­res, les varié­tés, les dif­fé­rents types de contrat et de contrain­tes que la com­mande impli­que pour les auteurs ? Quels genres, quels types de sup­ports, quel­les régions des champs lit­té­raire et intel­lec­tuel sont ici concer­nés ? Dans Pour abou­tir à un livre, Éric Hazan sou­li­gne le recours pré­fé­ren­tiel des éditeurs de scien­ces humai­nes à la com­mande, meilleur moyen de cons­truire et de pré­ser­ver la cohé­rence d’un cata­lo­gue9. Comme il le sup­pose à juste titre, il n’en va pas de même chez les éditeurs de lit­té­ra­ture, mais ceux-ci sont néan­moins loin d’être étrangers à cette pra­ti­que qui, sou­vent, s’exprime dans le cadre de la col­lec­tion. La chose est bien connue du côté des col­lec­tions de grande dif­fu­sion de type « Arlequin » aux cane­vas pré­for­ma­tés, mais elle s’observe aussi chez les éditeurs à haut degré d’exi­gence lit­té­raire, comme pour­rait le mon­trer, exem­plai­re­ment, la col­lec­tion « L’un et l’autre » de Jean-Baptiste Pontalis chez Gallimard.

(2) Commande et genèse. Suivant un autre axe de réflexion, on pourra s’inté­res­ser aux effets de la com­mande sur la genèse des œuvres. Une fois la com­mande passée, com­ment les auteurs s’en appro­prient-ils le cahier des char­ges ? Comment le détour­nent-ils, le cas échéant ? Comment mesu­rer la conver­sion d’une com­mande éditoriale en projet auc­to­rial ? Que dit cette der­nière de la col­la­bo­ra­tion ou de la confron­ta­tion à l’œuvre entre les dif­fé­rents acteurs du monde du livre ? Nous ren­sei­gnent, sur ces ques­tions, les com­men­tai­res éditoriaux et auc­to­riaux (inter­views, entre­tiens, pré­fa­ces etc.), les dos­siers de genèse, mais aussi les œuvres elles-mêmes, et cer­tains dis­po­si­tifs plus ori­gi­naux, comme le sémi­naire sur le Lexique de l’auteur donné par Roland Barthes à l’EPHE en 1973-1974 (tout entier dédié à la négo­cia­tion et à la réa­li­sa­tion d’une com­mande du Seuil pour la col­lec­tion « Les Écrivains de tou­jours », menant à la publi­ca­tion de Roland Barthes par Roland Barthes en 1975).

(3) Signes, traces, dis­cours de la com­mande. Par là, on sera conduit à exa­mi­ner la façon dont les com­man­des s’expo­sent ou se dis­si­mu­lent au-dedans ou au-dehors des œuvres. Quels sont les lieux péri­tex­tuels et épitextuels, publics ou confi­den­tiels, où la com­mande trouve à s’énoncer ? Quels sont les genres et formes pri­vi­lé­giés des dis­cours sur la com­mande ? Cette der­nière est-elle plus osten­si­ble dans l’essai, ou dans des genres mineurs, comme les livres pour enfants ou les livres illus­trés, qui sont sou­vent issus de com­man­des adres­sées à des auteurs ou artis­tes déjà reconnus (c’est notam­ment le cas de Die träu­men­den Knaben d’Oskar Kokoschka, qui détourne sans la men­tion­ner la com­mande de livre pour enfants qui lui a été faite) ? Les col­la­bo­ra­tions artis­ti­ques affec­tent-elles la visi­bi­lité des pra­ti­ques de com­mande au sein de l’œuvre ? Si le pre­mier livre de pein­tre, Sonnets et eaux-fortes, émane du cri­ti­que d’art Philippe Burty, le livre d’artiste à pro­pre­ment parler s’est ensuite expli­ci­te­ment émancipé du régime de la com­mande, allant jusqu’à enga­ger une auc­to­ria­li­sa­tion des illus­tra­teurs et artis­tes qui y étaient le plus soumis. Sa résur­gence invite néan­moins à pren­dre la mesure de cette pra­ti­que dans le monde éditorial contem­po­rain et à en étudier les dif­fé­ren­tes mani­fes­ta­tions. (4) Auctorialité et ima­gi­nai­res de la publi­ca­tion. Comment la com­mande entre-t-elle en jeu dans la cons­truc­tion des iden­ti­tés auc­to­ria­les, quel­les valeurs socia­les et sym­bo­li­ques lui sont-elles asso­ciées ? Dans quelle mesure son régime expli­ci­te­ment hété­ro­nome engage-t-il un ajus­te­ment des ima­gi­nai­res auc­to­riaux de la créa­tion, de la publi­ca­tion et de la récep­tion ? Comment inflé­chit-elle ou déter­mine-t-elle un contrat de lec­ture, un mode de par­tage du texte lit­té­raire, com­ment s’ins­crit-elle, en bref, dans une « poli­ti­que de la lit­té­ra­tu­re10 » au sens que Benoît Denis et Jean-François Hamel ont récem­ment donné à ce terme ? Irréductible aux lit­té­ra­tu­res de genre ou à un exer­cice vassal ou mer­ce­naire de l’écriture, la pra­ti­que de la com­mande est sou­vent allé­guée très posi­ti­ve­ment par les écrivains et essayis­tes. C’est, par exem­ple, le cas de Jean-Paul Sartre et de Barthes qui ont chacun pré­tendu avoir écrit ainsi la majeure partie de leur œuvre, trou­vant là l’oppor­tu­nité d’accom­mo­der leur pro­duc­tion à un contexte et une néces­sité poli­ti­ques pour le pre­mier, à une attente et désir indi­vi­dués pour le second. C’est encore le cas de Georges Perec, de Jacques Roubaud ou de Pierre Michon, ce der­nier affec­tion­nant la com­mande comme un régime d’écriture où l’on est « à la fois libre et épaulé11 ».

(5) Figurations lit­té­rai­res et artis­ti­ques. Enfin, les tra­vaux pré­sen­tés à la jour­née d’étude pour­ront s’atta­cher aux figu­ra­tions dont la com­mande fait l’objet dans la lit­té­ra­ture et dans les arts. Comment la com­mande est-elle mise en dis­cours (via la réflexi­vité inau­gu­rale de A Room of One’s Own chez Virginia Woolf), mise en récit (comme dans Les Onze, de Pierre Michon) voire mise en image (chez Sophie Calle, par exem­ple, qui fait d’une com­mande non hono­rée d’œuvre in situ un film, Unfinished, et un livre, En finir) ? La place de la com­mande dans la poésie expé­ri­men­tale contem­po­raine vaudra ici d’être sou­li­gnée, tant cer­tains poètes se sont appli­qués à inté­grer et éprouver dans leurs œuvres les formes de vie et les condi­tions maté­riel­les dont celles-ci sont tri­bu­tai­res. En témoi­gnent, très dif­fé­rem­ment, Le Commanditaire d’Emmanuel Hocquard et Juliette Valéry (P.O.L, 1993) et, plus récem­ment, l’enquête auto­bio­gra­phi­que de Christophe Hanna, L’Argent, paru chez Amsterdam en 2018.

Loin de se limi­ter à des textes de cir­cons­tance, le corpus d’étude pourra ainsi être cons­ti­tué de dis­cours de com­mande, d’œuvres de com­mande ou de figu­ra­tions de la com­mande dans et en dehors des œuvres. Il se prê­tera aussi bien à des com­mu­ni­ca­tions en his­toire du livre et de l’édition qu’à l’étude de cas en lit­té­ra­ture et dans les arts, sans se limi­ter aux œuvres fran­co­pho­nes.

Les pro­po­si­tions de com­mu­ni­ca­tion (d’une page maxi­mum) sont atten­dues au plus tard le 1er mars 2019, elles sont à envoyer aux deux adres­ses sui­van­tes : adrien.chas­sain@ens-lyon.fr et helene.mar­ti­nel­li@ens-lyon.fr.

Illustration©Coll. part. "Bocage nor­mand au radar", ano­nyme, crayon et fusain, août 1941.