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jeudi 31 mai, salle D2, 109, journée d’étude CERCC/CRTD du CNAM : "Penser la réticence. Légitimité(s) du travail ?"

Journée d’étude, le 31 mai 2018. "Penser la réticence. Légitimité(s) du travail ?"

- en salle D2, 109, site DESCARTES, le matin
- Amphi L, site MONOD, à partir de 14h15.

Partant du motif lit­té­raire de la théo­ri­sa­tion de l’anti-pou­voir élaboré dans Bartleby le scribe d’Herman Melville nous explo­re­rons la thé­ma­ti­que de la réti­cence, dis­tincte de la réti­vité, de la dis­si­dence et de la résis­tance. Originellement sup­pres­sion ou omis­sion d’une chose que nous devrions dire (en l’occur­rence les paro­les d’acquies­ce­ment aux ordres ou injonc­tions adres­sés à l’indi­vidu), la réti­cence contre­vient aux lois d’un sys­tème d’orga­ni­sa­tion sociale. Exposée au risque d’être perçue comme affir­ma­tion uni­la­té­rale d’un droit de retrait, la mani­fes­ta­tion de la réti­cence n’en paraît que plus inac­cep­ta­ble. D’où la condam­na­tion du sujet réti­cent à la mise au rebut. Le zèle et l’enthou­siasme aujourd’hui requis par la logi­que de pro­duc­tion en vue de l’aug­men­ta­tion de la per­for­mance font planer la menace d’une aggra­va­tion de ce sort pour tout indi­vidu jugé acé­di­que, voué au rejet dans les « froids espa­ces du monde » (Beckett). Fluide nour­ri­cier de la réti­cence, l’humeur acide et froide ne sau­rait cor­res­pon­dre à la com­plexion d’un sujet trans­formé en « espace de com­pé­ti­tion » par la ratio­na­lité néo­li­bé­rale (Dardot et Laval). De sur­croît, les sous-enten­dus rhé­to­ri­ques de la réti­cence (le fait de se conten­ter de faire enten­dre ce que l’on pré­fère ne pas dire expli­ci­te­ment) sont inau­di­bles par la « nou­velle raison du monde » (ibid.) dont les seules oreilles sont celles du mur des lois inflexi­bles qu’elle conduit à pro­mul­guer. Cependant, la léga­lité issue du pou­voir peut-elle valoir sans la légi­ti­mité née de l’auto­rité ? Limitative de l’emprise du pou­voir sur la vie (zoé et bios), celle-ci est combat de l’igno­rance ou du mépris de la réa­lité des dif­fé­rents espa­ces (hété­ro­to­pies) et temps (hété­ro­chro­nies) du tra­vail qui en font la com­plexité vivante. Genèse du deve­nir auteur de sa propre vie, l’auto­rité est fon­da­men­ta­le­ment réti­cence à toute forme d’éviction de la vie et de son éprouvé sen­si­ble au cœur de l’acti­vité humaine – indus­trieuse ou oisive. Le sens du tra­vail se résu­me­rait-il aujourd’hui à savoir faire fruc­ti­fier les talents de son âme indus­trieuse (indus­tria) et à incar­ner les normes de la ratio­na­lité mana­gé­riale ? Cela sous l’influence plus ou moins cons­ciente de la « reli­gion indus­trielle » (Musso), qui, des moines gré­go­riens à nos jours, a su se faire la pro­mo­trice du culte de l’effi­ca­cité. Culte de nos jours asso­cié à celui d’une « santé men­tale posi­tive », face auquel nous nous trou­vons confron­tés au para­doxe d’une réti­cence qui doit inven­ter ses armes sans paraî­tre mes­quine... Mais au fond, pour­quoi tra­vaillons-nous ? Certes pro­vo­ca­trice et sem­blant jouer à contre­temps, dans un contexte de chô­mage de masse, cette ques­tion ne s’ins­crit pas moins dans le pro­lon­ge­ment néces­saire de notre réflexion. La lit­té­ra­ture, le cinéma et les arts contem­po­rains sont le lieu pri­vi­lé­gié où se reconfi­gure, s’exprime et se pense une rela­tion « réti­cente » entre indi­vidu et tra­vail, dans le contexte néo-libé­ral et « global » qui carac­té­rise les poli­ti­ques actuel­les de l’emploi. Comment vivre sans tra­vail ? Et com­ment vivre au tra­vail ? Ces deux ques­tions expri­ment la bipo­la­rité extrême d’un même empê­che­ment de vivre aujourd’hui lié aux condi­tions de tra­vail et du tra­vail. De cet empê­che­ment, le symp­tôme récur­rent est la réti­cence éprouvée face aux condi­tions pro­po­sées d’exer­cice de l’emploi, à l’atti­tude de l’employeur et de par­te­nai­res sociaux consen­tants. Quelles sont les tra­duc­tions lit­té­rai­res et artis­ti­ques de ce symp­tôme ? Comment la phi­lo­so­phie et l’anthro­po­lo­gie pen­sent-elles le rap­port à la fois cru­cial et devenu sou­vent inte­na­ble entre indi­vidu et tra­vail ? Comment la lit­té­ra­ture et les arts repré­sen­tent-ils et pen­sent-ils aujourd’hui cette « réti­cence » ?

Organisé par

Eric Dayre, Professeur de Littérature com­pa­rée, direc­teur du CERCC, ENS de Lyon.

Florence Godeau, Professeur de Littérature com­pa­rée, Université Jean Moulin, membre du CERCC-ENS de Lyon

Eric Hamraoui, Maître de confé­ren­ces HDR en phi­lo­so­phie au Centre de Recherche sur le Travail et le Développement (CRTD) du CNAM, co-res­pon­sa­ble de l’équipe de recher­che « Psychosociologie du Travail et de la Formation. Anthropologies des Pratiques ».

PROGRAMME

Journée d’étude,

« Le tra­vail réti­cent »

ENSL, 31 mai 2018

9h30-10h : Accueil des inter­ve­nants

10h-10h30 : Allocutions offi­ciel­les

10h30-11h00 : Florence Godeau, Professeur de Littérature com­pa­rée, Université de Lyon (Jean Moulin), membre du CERCC-ENSL : « Bartleby comme symp­tôme. »

11h00-11h30 : Pierre-Yves Gomez, pro­fes­seur à l’EMLYON Business School : « Sens et condi­tion du tra­vail. »

11h30-12h : PAUSE

12h15-12h45 : Haud Guéguen, maître de confé­ren­ces en phi­lo­so­phie au CNAM (Paris) : « La figure de Bartleby : réflexion sur un conflit nor­ma­tif du tra­vail contem­po­rain. »

12h45-13h15 : Eric Dayre : Professeur de Littérature com­pa­rée, Directeur du CERCC, ENSL : « Paresse, séces­sion, poème, quel­ques remar­ques à partir de Melville. »

DEJEUNER

14h15-14h45 : Mathieu Raybois, cher­cheur asso­cié au Centre de Recherche sur le Travail et le Développement (CRTD) du CNAM (Paris) : « Espérer du tra­vail, le fuir, l’inven­ter. »

14h45-15h15 : Christiane Vollaire, membre du pro­gramme Non-lieux de l’exil (EHESS-Inalco), cher­cheure asso­ciée au Centre de Recherche sur le Travail et le Développement (CRTD) du CNAM (Paris) : « Résister aux fina­li­tés de l’orga­ni­sa­tion du tra­vail. »

15h15-15h45 : PAUSE

16h00-16h30 : Alexis Cukier, cher­cheur asso­cié au Laboratoire Sophiapol (uni­ver­sité Paris Nanterre) : « Travail vivant, souf­france éthique et réti­cence. »

16h30-17h00 : Pauline Perez, ATER en psy­cho­so­cio­lo­gie du tra­vail à l’uni­ver­sité Toulouse 3 : « Entre réti­cence et révolte : le cas des inter­mit­tents du tra­vail. »

17h-17h30 : Eric Hamraoui, maître de confé­ren­ces HDR en phi­lo­so­phie au CNAM (Paris) : « La réti­cence, forme du cou­rage d’être ? »

17h30-18h : Débat de clô­ture.

* Capture d’écran, Elizabeth Wilson dans "Patterns", 1956, film de Fielder Cook, scé­na­rio : Rod Serling, décor : Richard Sylbert, pho­to­gra­phie : Boris Kaufman.