CERCC

Photographie : Chloé Morille, tous droits réser­vés.

Eric Dayre, Professeur

Florence Godeau, Professeur à l’Université Jean Moulin, Lyon III, Membre du CERCC

[Cyril Vettorato], Maître de Conférences

Doctorants char­gés d’ensei­gne­ment  : Jocelyn Vest, Raphaël Luis, Yuna Visentin, Pierre-Victor Haurens, Nicolas Murena.

Docteurs du CERCC : Marie Panter, Aurélien Talbot, Gaëlle Loisel, Lea Marie Kaiser

Nous par­tons d’un cons­tat simple : il n’y a pas de lit­té­ra­ture pure­ment natio­nale. Aucune lit­té­ra­ture ne relève d’un pur mono­lin­guisme. En même temps, com­ment la plu­ra­lité des lan­gues et des lit­té­ra­tu­res peut-elle deve­nir un objet d’études lit­té­rai­res ? Les pra­ti­ques et les théo­ries de la tra­duc­tion évoluent de manière com­plexe, sui­vant un trajet jalonné de polé­mi­ques, de dis­conti­nuité et de rup­tu­res. Cette tra­di­tion de rup­tu­res et de redé­fi­ni­tions per­pé­tuel­les du champ de la tra­duc­tion, et donc de la tra­di­tion, permet d’ inter­ro­ger les concepts de lit­té­ra­rité, de tra­di­tion et donc d’his­toire (voir infra).

Les recher­ches regrou­pées dans ce champ cor­res­pon­dent à deux grands axes de la dis­ci­pline com­pa­ra­tiste :

- « Evénement de traduction ».

Un événement dés­ta­bi­lise les struc­tu­res qui clas­sent et ordon­nent, et celles-ci doi­vent dès lors réap­pren­dre à per­ce­voir la mul­ti­pli­cité nou­velle du réel. C’est ce que les tra­duc­tions impo­sent au mou­ve­ment géné­ral de la mon­dia­li­sa­tion : une atten­tion fine à ce qui peut être véri­ta­ble­ment nova­teur en elle, une pesée de son rap­port avec l’art, le savoir et la poli­ti­que dis­per­sée dans toutes ses lan­gues de la tra­duc­tion des œuvres et de la pensée uni­ver­selle. L’uni­ver­sel a besoin de réson­ner dans la tra­duc­tion. La com­plexité de la glo­ba­li­sa­tion est telle que nous avons besoin d’y voir plus clair, de déga­ger les acti­vi­tés qui en son sein ne relè­vent ni de l’accu­mu­la­tion finan­cière, ni des stra­té­gies de domi­na­tion poli­ti­que ou de concur­rence, mais qui impli­quent des échanges réels et vivants, for­ma­teurs de temps, d’espa­ces d’expé­rien­ces et de liens humains, non seu­le­ment au niveau cultu­rel, mais dans l’inte­rac­tion entre les acti­vi­tés de créa­tion et d’inter­pré­ta­tion qui est rendue pos­si­ble par le fait même de la cir­cu­la­tion des tra­duc­tions. Une ques­tion de départ simple : au cours des soixante der­niè­res années, quel­les tra­duc­tions furent déter­mi­nan­tes en France et à l’étranger ? Notre ambi­tion est de décrire les réseaux d’infra­struc­tu­res tra­duc­ti­ves contem­po­rains entre plu­sieurs zones géo­gra­phi­ques (grou­pes d’intel­lec­tuels, de tra­duc­teurs, d’éditeurs qui lisent et tra­dui­sent les mêmes textes), et for­ment à cer­tains moments des nœuds par­ti­cu­liè­re­ment signi­fiants. Les dif­fé­ren­tes étapes s’atta­chent à décrire les carac­té­ris­ti­ques des sup­ports phy­si­ques de trans­mis­sion, ainsi que la manière dont les don­nées tran­si­tent sur les réseaux de « tra­duc­tions-inter­pré­ta­tions-créa­tions-retours sur tra­duc­tions ». Comment sont orga­ni­sés les réseaux de par­tage, de com­mu­ni­ca­tion, de débat ? Aujourd’hui, avec inter­net, on assiste à une uni­fi­ca­tion mon­diale des réseaux, mais le livre demeure le sup­port et l’ins­tru­ment pri­vi­lé­gié du tra­vail de tra­duc­tion en lit­té­ra­ture et scien­ces humai­nes, même si à partir de là se cons­trui­sent des réseaux sur la toile, qui sont également des réseaux de com­men­taire et de créa­tion. Traduire est une des tran­sac­tions trans­fron­ta­liè­res où les inte­rac­tions vien­nent modi­fier de l’inté­rieur les rap­ports de la nation avec elle-même, mais aussi les rap­ports inter­na­tio­naux désor­mais fondés sur des éléments eux-mêmes en per­pé­tuel mou­ve­ment dans les espa­ces qui les défi­nis­saient autre­fois, les lois, les sys­tè­mes étatiques, les ins­ti­tu­tions, l’éducation, la recher­che, les rela­tions entre acteurs et agents privés eux-mêmes déga­gés des fron­tiè­res et des moda­li­tés ins­ti­tu­tion­nel­les. Dans le même temps, des échanges se déga­gent des lignes de force et des points d’appui majeurs. L’économie s’inter­na­tio­na­lise et si les fonc­tions de contrôle des gran­des firmes de com­mu­ni­ca­tion s’agglo­mè­rent dans un petit nombre de sites, au cœur des pays les plus avan­cés, puis­que c’est sur ces der­niers que l’inves­tis­se­ment trans­na­tio­nal s’est recen­tré, il n’en reste pas moins vrai que des sur­pri­ses atten­dent l’uni­for­mité mon­dia­li­sante. Elles sont dues à la force d’ini­tia­tive sin­gu­lière du cher­cheur et du tra­duc­teur qui s’empa­rent, en par­ti­cu­lier, de tels ou tels textes. Autrement dit nous cher­chons à car­to­gra­phier en un sens les événements de tra­duc­tion ori­gi­nale, et à rap­pro­cher les espa­ces de la tra­duc­tion et de l’inven­tion, à consi­dé­rer le tra­duc­teur comme un auteur et un inno­va­teur. Le lan­gage est au cœur de nom­breux ques­tion­ne­ments scien­ti­fi­ques majeurs, qui relè­vent d’enjeux à la fois socié­taux, tech­no­lo­gi­ques, médi­caux et cultu­rels, néces­si­tant de faire bouger les fron­tiè­res de la trans­mis­sion, de la connais­sance, et des moda­li­tés tex­tuel­les, écrites de la connais­sance.

Cela impli­que d’une part : l’ana­lyse des tra­duc­tions pré­ci­ses, et du rôle joué par la tra­duc­tion dans l’écriture des écrivains-tra­duc­teurs, y com­pris dans les cas d’auto-tra­duc­tion. D’autre part : l’ana­lyse de la poé­ti­que géné­rale de la tra­duc­tion, com­prise dans ses enjeux et son évolution his­to­ri­ques et théo­ri­ques, de l’Antiquité à nos jours (hébraïsme, hel­lé­nisme, lati­nité, lan­gues moder­nes, Europe du Nord et Europe du Sud).

Les recher­ches com­pa­ra­tis­tes sur la tra­duc­tion se décom­po­sent de la manière sui­vante :

* Un sémi­naire semes­triel inti­tulé "Théorie et his­toire de la tra­duc­tion, lieu de ren­contre entre lin­guis­tes, com­pa­ra­tis­tes, tra­duc­to­lo­gues, his­to­riens et cri­ti­ques de la lit­té­ra­ture inté­res­sés par l’his­toire longue des conflits de tra­duc­tion et des ten­sions théo­ri­ques de la ques­tion.

* Un sémi­naire semes­triel exa­mi­nant la pro­blé­ma­ti­que de la tra­duc­tion et du plu­ri­lin­guisme rela­ti­ve­ment à un auteur précis, ou à l’inté­rieur d’une période his­to­ri­que courte.

* Des Journées « Antoine Berman » : col­lo­ques ou jour­nées d’études, dont la pério­di­cité est semes­trielle, et qui visent à faire le point sur des pro­blé­ma­ti­ques pré­ci­ses élaborées en commun. Les archi­ves des jour­nées sont consul­ta­bles sur le site du CERCC.

- « La comparaison en littérature : histoire, critique, théorie »

Aucun des trois axes défi­nis ici n’est abso­lu­ment indé­pen­dant des deux autres. Pour des rai­sons d’orien­ta­tion et de com­mo­dité, nous choi­sis­sons de tracer des dis­tinc­tions qui sont d’abord des maniè­res de rejoin­dre et d’abor­der la ques­tion.

Littérature et his­toire (Antiquités et Modernités).

Les champs que nous abor­dons : le champ poé­ti­que de l’écriture de l’his­toire, le rap­port entre fic­tion et his­toire, entre roman et roman his­to­ri­que, entre fic­tion et non-fic­tion, les­quels nous condui­sent au centre des réflexions poé­ti­ques concer­nant la nar­ra­tion, la tem­po­ra­lité, la dési­gna­tion ou la reconnais­sance de ce qu’on appelle un événement, la cri­ti­que des notions d’ ori­gine, de pro­ces­sus, de déve­lop­pe­ment, la défi­ni­tion de ce qu’un appelle une Vie (bio­gra­phie et auto­bio­gra­phie, fic­tions auto­bio­gra­phi­ques), ou encore la carac­té­ri­sa­tion d’une lit­té­ra­ture natio­nale ; bref nous étudions les pro­ces­sus d’iden­ti­fi­ca­tion et d’appro­pria­tion que la lit­té­ra­ture pro­pose, et aux­quels par­fois on la soumet. Plus géné­ra­le­ment, la lit­té­ra­ture permet d’inter­ro­ger les modè­les ou les fic­tions de la tem­po­ra­lité, et ce qu’on entend par époque. La pério­di­sa­tion souple, et spé­ci­fi­que à la lit­té­ra­ture com­pa­rée, ne recoupe pas com­plè­te­ment les pério­di­sa­tions his­to­rio­gra­phi­ques en his­toire lit­té­raire et en scien­ces humai­nes. Enfin, nous nous inté­res­sons à la des­crip­tion du dis­cours his­to­ri­que, où la figure de la prose semble pri­vi­lé­giée. La dif­fé­rence entre prose et poésie, elle-même insé­pa­ra­ble de la ques­tion moderne des rap­ports entre lit­té­ra­ture et his­toire (impli­quant tra­di­tion­nel­le­ment la prose et la poésie, mais ten­dan­ciel­le­ment la dis­so­lu­tion du lien entre his­toire et poésie) permet d’obser­ver en retour com­ment se des­si­nent aujourd’hui les rap­ports entre la lit­té­ra­ture, le poli­ti­que et une pensée moderne de l’his­toire qui entend main­te­nir la ques­tion de la lit­té­ra­lité en même temps que celle de la poésie. D’où le der­nier axe qui aborde, d’un point de vue com­pa­ra­tiste et inter­na­tio­nal, le statut et de la spé­ci­fi­cité de la poésie contem­po­raine (du XXe à l’extrême contem­po­rain).

Littérature et cri­ti­que (XVIIIe-XXe).

L’inven­tion d’une lit­té­ra­ture cri­ti­que n’est pas sépa­ra­ble de la tra­di­tion lit­té­raire qu’elle aborde, cons­ti­tue et légi­time en contre­point. La lit­té­ra­ture cri­ti­que com­porte un noyau théo­ri­que plus ou moins expli­cite, mais tou­jours néces­sai­re­ment pré­sup­posé. D’où les deux remar­ques sui­van­tes : la recher­che inter­na­tio­nale (notam­ment anglo-saxonne) a depuis long­temps déjà inclus le genre de la cri­ti­que lit­té­raire à l’inté­rieur de la lit­té­ra­ture, en établissant une his­toire de la cri­ti­que lit­té­raire et des pra­ti­ques lit­té­rai­res elles-mêmes cri­ti­ques (pen­sons à l’essai et à sa for­tune dans le domaine anglo-saxon depuis la Renaissance). Cette légi­ti­mité lit­té­raire accor­dée à la Critique a permis de sur­mon­ter les dis­tinc­tions for­mel­les et for­ma­lis­tes dans les­quel­les notre tra­di­tion fran­çaise a long­temps tenté de se légi­ti­mer. Cette tra­di­tion reconduit (en la déva­lo­ri­sant, ou en la sys­té­ma­ti­sant, c’est selon) l’oppo­si­tion entre une lit­té­ra­ture d’idées et une lit­té­ra­ture de formes. Nous vou­drions obser­ver les limi­tes et les pré­sup­po­sés de cette dis­tinc­tion entre forme et idée, et notam­ment nous atta­cher aux phé­no­mè­nes de la contra­dic­tion et du dif­fé­rend en lit­té­ra­ture. Nous pla­çons le roman, la poésie, la cri­ti­que au même rang, parce que les concepts cri­ti­ques relè­vent d’une poé­ti­que de la pensée concep­tuelle et esthé­ti­que, parce que cette poé­ti­que est sou­vent révé­lée dans des inci­dents et acci­dents tex­tuels plus ou moins cal­cu­lés, comme les polé­mi­ques lit­té­rai­res. L’étude des effets de dis­conti­nuité nous inté­resse ici au pre­mier chef : polé­mi­ques, fic­tions cri­ti­ques, essais cri­ti­ques, poésie didac­ti­que, poésie cri­ti­que, cri­ti­que du lyrisme, à partir du moment roman­ti­que euro­péen en Allemagne, France et Angleterre, jusqu’à l’époque contem­po­raine.

Littérature et théo­rie (l’extrême contem­po­rain).

Cette ques­tion est abor­dée à partir d’une obser­va­tion simple : il y a en lit­té­ra­ture des per­son­na­ges, des rôles phi­lo­so­phi­ques, des tons et des styles phi­lo­so­phi­ques, des per­son­na­ges de théo­ri­ciens. La cri­ti­que a pu elle-même se tendre au point de pro­po­ser des sys­tè­mes théo­ri­ques. Lorsqu’on s’inté­resse aux rap­ports de la lit­té­ra­ture et de la phi­lo­so­phie, autre­ment qu’au titre d’un ins­tru­ment d’inter­pré­ta­tion, au nom de l’influence cultu­relle, de l’héri­tage tra­di­tion­nel, ou de l’accord d’un texte lit­té­raire avec telle ou telle thèse ou époque de la phi­lo­so­phie, c’est en pre­mier lieu parce que la recher­che contem­po­raine a appris à poser la ques­tion d’une cer­taine com­po­sante lit­té­raire dans le dis­cours phi­lo­so­phi­que, et plus ancien­ne­ment, parce que nous pen­sons encore en fonc­tion du par­tage tra­di­tion­nel entre la lettre et l’esprit, depuis l’exé­gèse et la tra­duc­tion des textes du Livre (voir supra). Au centre de cet espace, on observe le rôle joué par la notion com­plexe d’allé­go­rie dans le dis­cours contem­po­rain. On observe aussi à quel point la didac­ti­cité de la lit­té­ra­ture est deve­nue pro­blé­ma­ti­que dans le contexte contem­po­rain. Au-delà des études d’influence, donc afin de com­pren­dre la radi­ca­lité poé­ti­que (tra­gi­que, comi­que, méta­pho­ri­que, sym­bo­li­que ?) du texte de théo­rie, nous nous pla­çons dans une pers­pec­tive qui part des "acci­dents" du genre phi­lo­so­phi­que en lit­té­ra­ture. Nous abor­de­rons la ques­tion de la dif­fé­rence entre séman­tè­mes et phi­lo­so­phè­mes, dans les domai­nes où cette dif­fé­rence peut être posée (lit­té­ra­ture et psy­cha­na­lyse, lit­té­ra­ture et esthé­ti­que, lit­té­ra­ture et idées, per­ti­nence et imper­ti­nence du champ phi­lo­so­phi­que en lit­té­ra­ture). Notre champ : l’her­mé­neu­ti­que contem­po­raine, le post-struc­tu­ra­lisme et la décons­truc­tion.

Ces recher­ches font tantôt l’objet de sémi­nai­res annuels, tantôt l’objet de jour­nées d’études et de col­lo­ques.